La Liberté

Chapitre 13 - Des dieux et des hommes

Fermer les yeux pour ne pas voir, pour oublier. Fermer les yeux une dernière fois et attendre la venue de jours meilleurs. Humain ou divin, les portes des songes s’ouvrent à ceux qui rêvent de répit.

Le bras d’un géant tomba des cieux, tendant sa main de pierre à celle d’un petit homme ©spacevorobey.tumblr.com
Le bras d’un géant tomba des cieux, tendant sa main de pierre à celle d’un petit homme ©spacevorobey.tumblr.com

Kimy Dieu

Publié le 13.11.2023

Temps de lecture estimé : 5 minutes

Article en ligne – nouvelle » Les heures sonnaient comme des secondes, les secondes comme des heures. Ses yeux avaient-ils toujours été ouverts ou bien s’était-il obstiné à voir ? Le goût du sang lui glissait dans la gorge, la scène encore ancrée au fer rouge dans son esprit. Par moments, les souvenirs de cette bataille se mêlaient avec les fragments d’un passé qu’il ne reconnaissait plus, qui appartenait à un autre temps. La figure d’un homme se dessinait alors, gisant entre ses bras, baignant dans une mare pourpre. Autour de lui, des cris fusaient de toutes parts dans un écho démesuré, mais seule l’image de cet homme occupait son champ de vision, comme un tableau qui implorait qu’on le regarde. Qui était-il ? Son rire vibrait dans les confins de son esprit qui cherchait, désespérément, à saisir les contours d’un visage qu’il voulait familier. Lorsqu’il pensait enfin effleurer de premières esquisses, sa vision se troublait, jusqu’à lui laisser un écran noir pour seule toile, et le souvenir vaporeux d’un rêve qui s’estompait.

Telles avaient été les nuits d’Orion depuis la Rébellion des Pauvres sur la ville de Libripolis, ponctuées par de longues insomnies passées à ressasser les chapitres d’une histoire dont il ne tirait aucune fierté, marquées par des rêves qui ne laissaient en lui que les passages fugaces de larmes versées et de sang coulé. Mais ce soir-là, ses songes semblaient lui réserver d’autres scènes. Des nuages voilaient le ciel de leur triste gris, percés par endroits de raies de lumière qui illuminaient une plaine ballottée par les vents. Des montagnes se profilaient dans le lointain, sculptant l’horizon de leurs pics tranchants et coupants. Orion se tenait assis sur un monticule de roches, seul dans un décor que le temps avait cessé de parcourir, attendant comme une poupée de chiffon que son propriétaire vienne le récupérer. Qui saurait le retrouver, lui, le paria des dieux ?

- Le monde semble t’accorder un regard particulier, petit homme, déclara soudainement une voix qui vibra à travers l’immensité d’un paysage irréel.

- Je pourrais tout aussi bien me défaire du poids que m’impose celui-ci, répliqua froidement Orion dans le vide. Mais quelque chose me retient.

- Une promesse ?

- Peut-être.

- Un serment ?

- Plutôt.

- Une vengeance ?

- Sûrement.

La voix se tut un instant, laissant planer la vibration monotone des cordes d’un silence pesant. Rien ne bougeait, tout semblait attendre d’un souffle retenu que la voix s’élève dans le décor d’un songe.

- Et qui venges-tu ?

- Sans doute cet homme, répondit Orion. Cet homme qui meurt chaque nuit entre mes mains, cet homme dont le rire me parvient comme une étrange musique. Quel spectacle pitoyable je donne ! Je ne me rappelle plus son nom, ni même son visage, mais je sais qu’il est important pour moi, c’est tout.

- Si je t’aidais à te souvenir, à rassembler les fragments que tu as perdus, aurais-tu la bonté de me tendre la main ?

- Je n’en ai que deux, mais que voudrais-tu que j’atteigne ?

- Le cœur d’un dieu qui a perdu la raison et qui m’est pourtant cher, un dieu qui m’a défait et envers lequel je suis redevable.

- « Défaire » et « redevable » ne vont pourtant pas de pair.

- Et malgré tout, il arrive que ces mots soient liés. J’ai une dette envers un peuple que je n’ai su protéger, mon âme s’est éteinte à ses côtés, quelque part sur des terres où régnait la gloire, dit-on. J’ai failli à mon devoir et j’ai tourné le dos à un proche que le monde avait déjà abandonné.

- Pourquoi t’en remets-tu donc à moi ?

- Les dieux sont compliqués, capricieux, parfois trop imbus de leur personne. Finalement, ils ne sont pas si différents des hommes, rit la voix d’une triste note. Une jeune femme m’a un jour demandé de choisir ; sa fougue et son cran m’avaient impressionné, alors je lui ai donné ma réponse, et me voilà, jouant ma dernière carte en implorant honteusement ton aide.

- Retire « honteusement » et tu l’auras sûrement, plaisanta Orion.

- Ton humour ne cessera jamais de m’émerveiller, déclara la voix d’un sourire perceptible. Alors soit, serais-tu d’accord de m’aider ?

- Avec plaisir.

A cet instant, les nuages qui écrasaient la terre de leur sombre présage se dissipèrent lentement, baignant la plaine d’une lumière chaude et iridescente. Le bras d’un géant tomba des cieux, tendant sa main de pierre à celle d’un petit homme que la vie avait malmené et dont le cœur battait toujours, animé par une étrange volonté.

- Orion, le plus humain des dieux, quel drôle de personnage tu incarnes, déclara la voix.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, sa première vision fut celle d’un plafond tâché par les rayons rutilants d’un soleil à son aurore. Son esprit encore embourbé par une nuit sans lune tremblait sous les ronflements monotones de deux hommes. « Léo, Corvus », murmura Orion. L’aube d’un nouveau jour se levait sur Libripolis, et avec lui, le souvenir ravivé de quatre lettres qui firent sourire Orion d’une larme. Daxe.

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